Sur la base de cette étude, le CGAP a récemment organisé une conférence virtuelle qui visait à reprendre les scénarios décrits dans la note pour les discuter et les approfondir plus largement avec l'ensemble de la communauté de la microfinance.
Voici une présentation succincte des scénarios dessinés dans cette étude spéciale bientôt à paraître en français.
En toile de fonds, trois évolutions déterminantes :
1. Un glissement d'enjeu de la promotion de la microfinance à celui plus ambitieux de création de systèmes financiers inclusifsLes questions sous-jacentes à l'exercice prospectif réalisé par le CGAP sont les suivantes :
"L’évolution vers des services financiers ouverts à tous se poursuit mais cette tendance est-elle suffisamment ferme pour être irréversible ? L’intérêt actuel pour la microfinance va-t-il se dissiper, ou bien va-t-il s’intensifier au point d’inclure la plupart des milliards de pauvres qui n’ont pas encore accès aux services financiers ?"
A travers ces questions, il est important de comprendre que l'enjeu tel que décrit par le CGAP, se déplace de celui de "promotion de la microfinance" à celui plus ambitieux, de "création de systèmes financiers ouverts à tous". Dès lors, le devenir de l'offre de services financiers aux pauvres est lié à l’évolution du secteur financier en général, et non plus seulement à quelques institutions spécialisées.
2. Des bouleversements démographiques
Ils sont présentés comme l'élément le plus déterminant pour l'accès aux services financiers des prochaines années. A l'échelle mondiale, la clientèle des services financiers sera plus jeune (2,5 milliards d'enfants et d'adolescents deviendront des adultes au cours des 10 à 20 prochaines années), plus urbaine (d'ici 2009, la population mondiale sera majoritairement urbaine) et plus interconnectée et informée (les consommateurs des pays en développement seront plus que jamais reliés entre eux et au reste du monde grâce aux nouvelles technologies). Du point de vue de l'accès aux services financiers , ces évolutions sont d'un côté, positives car elles permettront a priori de diminuer le coût des services mais de l'autre, elles posent la question du chômage des jeunes qui risque d'empirer : comment le marché de l'emploi parviendra-t-il à absorber les nouveaux arrivants (création d'activités indépendantes ou emploi salarié) ? En quoi l'offre de services financiers innovants pourra aider ces jeunes sous-employés ou sans emploi à s'insérer dans le marché du travail ?
3. Des mutations géo-politiques profondes
Pour élaborer ces scénarios, le CGAP a divisé les pays en développement et en transition en deux groupes :
- Les pays émergents et de grande taille qui ont connu une croissance rapide accompagnée d’un développement rapide des systèmes financiers — principalement le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine (les « BRIC »).
- Les pays à faible revenu, qui se caractérisent par une croissance économique faible, une pauvreté généralisée et des gouvernements instables.
Les BRIC attirent une attention grandissante en raison de leur grande taille et de leur croissance rapide. La croissance mondiale devient de plus en plus liée à l'économie de ces pays et au niveau politique, ces pays cherchent à accroître leur influence, à la fois à travers les organisations internationales telles que les Nations Unies mais également à travers des appuis financiers directs aux pays à plus faible revenu (cf. politique de la Chine en Afrique et au Cambodge). En parallèle, ils acceptent évidemment de moins en moins les recommandations des pays développés, y compris dans le domaine de la microfinance.
Les facteurs retenus et les scénarios qui s'y appliquent :
1. Technologie sans filConstat : La généralisation des communications sans fil, même dans les pays les plus pauvres, est le progrès technologique le plus significatif car il pourrait permettre de réduire considérablement les coûts de transaction et permettre à tous, même aux clients les plus pauvres et isolés, d’avoir accès aux services financiers n’importe où et n’importe quand.
Scénarios : Par rapport cette évolution toute la question sera de savoir si les banques notamment au niveau national, en lien avec les grandes sociétés de télécommunication saisiront cette opportunité pour investir et développer des systèmes de prestation de services innovants ou pas. Le positionnement des législateurs sera évidemment déterminant dans ce choix : seront-ils favorables à ces développements ou au contraire plus strictes en limitant voire interdisant les transactions financières qui se feront en dehors du secteur bancaire ?
Deux scénarios sont donc envisagés par le CGAP : un premier dans lequel on parvient à une généralisation des services financiers grâce à l'utilisation de ces nouvelles technologies, un second, dans lequel le fossé numérique se creuse et où les populations la majorité des pauvres sont laissés de côté.
2. Intervention de l'Etat
Constat : La plupart des acteurs de la microfinance estiment que le rôle de l’État est de créer un environnement favorable aux services financiers et non de fournir directement ces services, du moins dans le secteur du crédit. Cependant, dans les "BRIC" mais aussi de plus en plus dans les pays ayant un régime populiste, l’État intervient davantage dans la fourniture de services financiers aux pauvres.
Scénarios : Dans un premier scénario, le CGAP imagine une participation réussie des Etats : dans certains pays, les gouvernements, à l'image de la BRI en Indonésie, utilisent leur infrastructure publique pour offrir des services financiers dans une perspective de viabilité et les banques d'état deviendront effectivement rentables. Dans d'autres, ils réussissent à motiver les banques privées en concluant des accords public/privé et en créant un environnement favorable (à l'initiative de centrales de risques par exemple). De fait, certains pays arrivent à séparer efficacement le crédit de la politique pour réussir à faire évoluer efficacement l'offre de services financiers aux plus démunis.
Dans un second scenario, de nombreux états, émergents ou/et populistes reviennent en force sur le terrain de la microfinance, mettant en avant les lacunes des services financiers offerts par le secteur financier privé (lenteur, prix élevé, faible couverture géographique) et/ou étant en proie à de grosses pressions pour apporter rapidement des réponses au problème de pauvreté et/ou de chômage de leurs citoyens. C'est ainsi que beaucoup de banques d'Etat pour les pauvres se créent sur des bases non pérennes (taux subventionnés), provoquant un engorgement et des distorsions de marché qui pourraient aller jusqu'à faire s'effondrer le secteur de la microfinance. Le dialogue et l'assistance technique Sud/ Sud étant grandissants, la multiplication des initiatives de crédit public dans les pays en développement pourrait s'accélérer.
3. Nouveaux acteurs internationaux
Constat : Si les bailleurs de fonds publics et autres prestataires d'appui ont largement contribué au développement du secteur de la microfinance, les apports de l'aide publique internationale sont aujourd'hui de moins en moins importants au regard des apports de capitaux privés et même aux envois de fonds des travailleurs à l'étranger. La Fondation Bill et Melinda Gates, qui est la plus grande fondation privée du monde, a un budget annuel supérieur au PIB de plus de 40 pays. Les décaissements annuels de la Fondation Gates et de plusieurs autres fondations américaines sont aujourd’hui très supérieurs aux budgets d’aide extérieure de certains pays. L'enjeu est de savoir dans quelle mesure ces nouveaux donateurs, dont beaucoup ont le talent d’amasser des fortunes colossales, sauront tirer les enseignements des succès et des échecs des bailleurs de fonds traditionnels pour dépenser leur argent à bon escient.
Premier scénario : Les nouveaux donateurs internationaux apportent des idées fraîches et financent des initiatives et des activités plus difficiles à prendre en charge par les bailleurs de fonds traditionnels, comme l’utilisation de la technologie pour fournir des services financiers aux pauvres. Ils tirent parti de leurs compétences commerciales, technologiques et de gestion. Ils comprennent la notion de bâtir des marchés nationaux de services financiers au lieu de les contourner. Ils structurent leurs placements de façon à mobiliser les prêteurs et les investisseurs nationaux au lieu de les évincer. Dans ce contexte, les bailleurs de fonds traditionnels cherchent à innover et à s’adapter à leur nouveau rôle, notamment en répondant aux besoins des pauvres en dehors du secteur de la microfinance.
Deuxième scénario : L’excès de publicité sur les avantages du microcrédit entraîne un afflux de fonds internationaux. L’offre excède la capacité d’absorption des IMF locales, ce qui encourage la course aux prêts. Le surendettement devient un problème grave. La plupart de ces prêts sont accordés par des entités purement commerciales et non par des institutions financières à vocation sociale.
Poussées à octroyer plus de prêts qu’elles n’en ont les moyens, compte tenu de l’attention dont elles font l’objet, certaines IMF sont acculées à la faillite.
La communauté internationale est de plus en plus découragée car les gains faciles se font rares et l’argent circule moins vite. D’autre part, les avantages restent difficiles à démontrer, ce qui décourage également les nouveaux arrivants qui préfèrent investir leurs capitaux ailleurs.
Parallèlement, la publicité qui entoure les afflux d'argent accordés par les nouveaux donateurs incite les bailleurs de fonds traditionnels à se désintéresser du secteur. À mesure qu’ils abandonnent le secteur de la microfinance, d’importants segments de la population se trouvent privés d’accès aux services financiers. C'est le retour de bâton.
4. Réglementation internationale
Constat : Les systèmes financiers sont régis par un nombre grandissant de normes et de codes financiers internationaux dans les pays développés, mais aussi dans les pays émergents et tous ceux qui sont le mieux intégrés au système d’échanges international. Ces normes sont établies par des organes internationaux dans lesquels les pays en développement ont peu de poids. L’accès aux services financiers est rarement une priorité dans l’élaboration de ces normes (ex normes en matière de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme (LBC/FT), certification par le Bureau du contrôle des avoirs étrangers et Accord de Bâle sur les fonds propres). Certains codes et normes sont censés tenir compte des risques, ce qui devrait laisser aux autorités nationales une marge de manœuvre suffisante pour les appliquer en fonction des circonstances locales, de façon à concilier les impératifs de sécurité et les besoins d’accès. Dans la pratique, les pays en développement sont souvent contraints d’accepter et d’appliquer des normes qui sont élaborées pour les pays développés et appliquées dans ces pays. La stricte application d’une approche basée sur des règles inappropriées risque de creuser l’écart entre les services financiers formels et informels dans les pays en développement.
Scénario 1 : À l’issue d’un débat initial sur l’équilibre à trouver entre les impératifs de sécurité d’une part et les besoins d’accès d’autre part (notamment dans le contexte des pays en développement), un consensus international se dégage sur l’importance de concilier les deux. On essaie de trouver un juste milieu entre le contrôle du respect de la législation par des organes tels que le Groupe d’action financière sur le blanchiment de capitaux (GAFI), qui définit les normes internationales de LBC/FT, et la nécessité d’être plus attentif aux besoins des pauvres. Certains nouveaux arrivants sur le marché des services financiers s’efforcent d’agir dans ce sens. Les pays accordent des dérogations pour les comptes et les transactions de faible montant de manière à permettre aux institutions financières de traiter avec la clientèle pauvre.
Scénario 2 : Dans un monde en proie à une instabilité grandissante, les règles de LBC/FT deviennent encore plus strictes et de plus en plus de pays se voient obligés de les appliquer. Les règles sont élaborées en tenant compte de leur impact sur l’accès aux services financiers. Les normes sont interprétées de manière plus rigide par les autorités locales car les pays veulent être considérés comme de « bons élèves ». Les documents spécifiques à fournir, tels qu’une attestation de lieu de résidence, en application de la règle « Know Your Customer », empêchent une grande partie des pauvres d’ouvrir un compte bancaire. Les populations locales, de même que les migrants nationaux et internationaux, sont privés d’accès aux services financiers formels.
Pour en savoir plus :
Autres réflexions sur l'avenir de la microfinance :
Synthèse de quelques articles du n°34 de la revue Techniques financières et développement.
Téléchargeable à l'adresse suivante :
http://www.lamicrofinance.org/content/article/detail/17402





