Le dernier numéro du MicroBanking Bulletin (N°19, Décembre 2009) propose un article en anglais, publié par CERISE, sur les liens entre performances sociales et performances financières en microfinance. La version française est disponible sur le site de Cerise (Document de travail Cerise N°19).
Etre utile, est-ce rentable ?
La question peut paraître cynique, mais il en va pour la microfinance de sa « promesse » : être un instrument économiquement viable pour contribuer au développement. La priorité de ce secteur a longtemps été de garantir sa viabilité et sa croissance, donc de mesurer ses performances financières. Les performances sociales étaient considérées comme acquises, amenant les institutions de microfinance (IMF) à négliger leur mesure et leur gestion. Pourtant, les IMF ont souvent voulu renforcer et rendre plus visibles leurs actions en faveur de leur clients. De plus, à mesure que les critiques se sont renforcées, un nombre croissant de praticiens, investisseurs et bailleurs ont pris conscience des lacunes en termes de valorisation de l’utilité sociale du secteur et ont réagi pour développer des outils et des approches... Il faut maintenant s'assurer que le renforcement des performances sociales ne se fasse pas au détriment des progrès accomplis en matière de pérennité financière.
Il existe plusieurs hypothèses contradictoires sur la relation entre viabilité financière et objectifs sociaux. Certains pointent la « dérive de mission » que connaîtraient les IMF quand elles cherchent à assurer leur rentabilité, demandant des garanties physiques, augmentant le volume de leurs prêts et s'adressant à une clientèle moins précaire (Navajas et al., 2003). D'autres mettent en avant des synergies, les performances sociales favorisant une confiance mutuelle, la participation et la satisfaction des clients, qui se traduiraient par de meilleurs taux de remboursements et une réduction des coûts de transaction pour l’institution (Lapenu, 2007).
Le manque d'information était la principale limite pour répondre à cette question, des résultats fiables et pertinents ayant longtemps été difficiles à obtenir. Dans la plupart des études notamment, les indicateurs de performances sociales utilisés (volume du portefeuille, montant moyen des crédits ou nombre de femmes) sont peu satisfaisants, n’apportant que des indications imprécises sur le ciblage réel des IMF et sur leurs performances sociales plus largement.
Des évaluations pour une gestion équilibrée de la microfinance
CERISE, un réseau d'échange sur les pratiques en microfinance, développe depuis 2002 l'outil SPI (Social performance Indicators) qui permet une évaluation sociale des IMF. Grâce à la participation de nombreux praticiens, investisseurs et bailleurs au sein du réseau ProsperA, CERISE a pu recueillir plus de 230 résultats SPI1.
Les performances sociales sont définies par la Social Performance Task Force comme « la traduction effective dans la pratique de la mission sociale d’une institution de microfinance, en lien avec des valeurs sociales communément acceptées : servir un nombre croissant de personnes pauvres et exclues, fournir des services adaptés et de qualité, générer des bénéfices pour les clients et renforcer la responsabilité sociale des IMF ». Ce sont ces quatre dimensions qui sont reprises dans l’outil SPI.
L’étude présentée par le MicroBanking Bulletin s'appuie sur des évaluations sociales et financières de 126 IMF.
Différents profils de performances sociales
Chaque institution, en fonction de ses objectifs et de son contexte, se retrouve à privilégier certains aspects, et se montre plus faible sur d’autres. L’analyse met ainsi en évidence les relations existantes entre les différentes dimensions des performances sociales. On voit par exemple que les IMF qui interviennent dans des régions marginalisées ne s'adressent pas en priorité aux individus les plus pauvres ou exclus de ces zones, mais reposent souvent sur des modèles participatifs. De la même manière, les institutions qui ciblent individuellement un public éminemment précaire tendent à moins diversifier leur offre que celles qui touchent des personnes mieux insérées économiquement.
La comparaison par groupe de pairs fait apparaître quelques tendances intéressantes en fonction des zones géographiques et du type d'organisation.
Zones géographiques. On observe que les résultats des institutions latino-américaines sont assez équilibrés pour les quatre dimensions. Celles d’Afrique subsaharienne se démarquent par un ciblage avant tout géographique et une forte participation, mais également par peu de services innovants et non financiers et une faible responsabilité sociale à l’égard des usagers. En Asie, le ciblage méthodologique (petits montants, garanties sociales...), ainsi que les services innovants (assurance, transferts...) et non financiers sont plus développés.
Statut. Les coopératives se démarquent avec des pratiques particulièrement poussées de renforcement du capital social de leurs membres. En revanche, elles ciblent moins les personnes pauvres ou exclues. Les banques quant à elles montrent de très bons résultats en termes d’adaptation des produits et de responsabilité sociale, mais elles se tournent moins que les autres vers des publics défavorisés et elles présentent une participation faible. ONG et institutions financières non bancaires ont des profils plus équilibrés sur l’ensemble des performances sociales, les premières ayant une spécialité en termes de ciblage individuel, lorsque les secondes privilégient fréquemment la qualité des services.
Liens observés entre performances sociales et financières
Enfin, l’étude approfondit les liens entre performances sociales et financières.
Les institutions qui ciblent plus activement des populations pauvres et exclues tendent à avoir des coûts opérationnels plus élevés. Mais ce constat concerne avant tout le ciblage individuel (sélection des clients en fonction de leur profil socioéconomique). Hashemi et Rosenberg (2006) expliquent ce phénomène par les risques supérieurs et le manque de garanties inhérents à cette clientèle, une plus forte réticence de la population cible à intégrer les programmes de microfinance et les difficultés liées à l'apport de l'accompagnement non financier dont ce public a besoin.
Néanmoins, on remarque que les autres approches de ciblage, en l'occurrence géographique et méthodologique (modes d’intervention adaptés aux personnes pauvres et exclues), sont associées à une meilleure productivité du personnel. Ceci peut s'expliquer non seulement par le fait que ces approches s'appuient généralement sur une plus forte participation, mais également parce qu'elles permettent aux IMF de se tourner vers des niches de marché moins exposées à la concurrence.
En revanche, les institutions participatives de l’échantillon tendent avoir une autonomie opérationnelle moins élevée, peut-être, comme l'avançaient Ouattara et al. (1998), en raison d'une pression à la baisse des taux d'intérêt de la part des clients actifs dans la gouvernance. Cet élément nécessiterait d'être approfondi par des analyses plus poussées.
L'importance des économies d'échelles pour améliorer les performances, mise en avant notamment par Copestake (2007) se vérifie pour certaines dimensions des performances sociales. Ainsi, ce sont les plus grandes IMF en termes de portefeuille qui ont la meilleure diversité et qualité des services ainsi que la plus forte responsabilité sociale. Ce sont ces mêmes institutions qui obtiennent de meilleurs résultats en matière d'impayés et de coûts opérationnels.
Enfin, une bonne responsabilité sociale, en particulier vis-à-vis des employés et de la communauté, est associée à un meilleur portefeuille à risque, ce qui peut s’expliquer par un engagement fort des employés envers leur institution, et par la bienveillance de la communauté à son égard.
Conclusion
En synthèse, il ressort tout d’abord de cette étude que la création récente de méthodes simples et fiables d'évaluation permet aujourd'hui de recueillir un grand nombre d'évaluations sur les performances sociales qui renseignent sur la capacité de la microfinance à remplir son double objectif de résultat.
Les résultats des analyses confirment que performances sociales et performances financières ne sont pas incompatibles. Certes, le ciblage des pauvres et des exclus implique des coûts supérieurs pour les institutions de microfinance. Néanmoins, ces travaux démontrent aussi que d'autres aspects des performances sociales sont positivement corrélés avec les résultats opérationnels et financiers : la couverture géographique, associée à des modèles participatifs, une méthodologie de prêt adaptée ou encore une bonne responsabilité sociale. Cette corrélation est d’autant plus forte que les IMF sont de taille importante, ce qui leur permet de faire des économies d’échelle.
D’autres études menées tendent à aller dans le même sens, comme les travaux d’Incofin (en anglais ou espagnol), ou les travaux de Cerise et du Consortium Alafia au Bénin (à venir).
Ces avancées doivent être approfondies, étant donné qu'elles ne mettent pas encore en évidence de relations claires entre les performances sociales et des indicateurs plus complexes de performances financières, tels que l'autonomie opérationnelle ou la rentabilité des actifs. Néanmoins, ces études, ainsi que la forte participation du secteur dans l’adoption d’outils d’évaluation sociale, démontrent que les piliers de l'utilité sociale de la microfinance ont des traductions claires sur les fondamentaux de leur viabilité économique.
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1Cerise remercie en particulier la fondation FPH et la coopération suisse pour leur soutien financier, et les réseaux du Foro Lac Fr, Oikocrédit et l'ensemble des membres du réseau ProsperA pour leur participation active dans la collecte des données SPI.
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La question peut paraître cynique, mais il en va pour la microfinance de sa « promesse » : être un instrument économiquement viable pour contribuer au développement. La priorité de ce secteur a longtemps été de garantir sa viabilité et sa croissance, donc de mesurer ses performances financières. Les performances sociales étaient considérées comme acquises, amenant les institutions de microfinance (IMF) à négliger leur mesure et leur gestion. Pourtant, les IMF ont souvent voulu renforcer et rendre plus visibles leurs actions en faveur de leur clients. De plus, à mesure que les critiques se sont renforcées, un nombre croissant de praticiens, investisseurs et bailleurs ont pris conscience des lacunes en termes de valorisation de l’utilité sociale du secteur et ont réagi pour développer des outils et des approches... Il faut maintenant s'assurer que le renforcement des performances sociales ne se fasse pas au détriment des progrès accomplis en matière de pérennité financière.
Il existe plusieurs hypothèses contradictoires sur la relation entre viabilité financière et objectifs sociaux. Certains pointent la « dérive de mission » que connaîtraient les IMF quand elles cherchent à assurer leur rentabilité, demandant des garanties physiques, augmentant le volume de leurs prêts et s'adressant à une clientèle moins précaire (Navajas et al., 2003). D'autres mettent en avant des synergies, les performances sociales favorisant une confiance mutuelle, la participation et la satisfaction des clients, qui se traduiraient par de meilleurs taux de remboursements et une réduction des coûts de transaction pour l’institution (Lapenu, 2007).
Le manque d'information était la principale limite pour répondre à cette question, des résultats fiables et pertinents ayant longtemps été difficiles à obtenir. Dans la plupart des études notamment, les indicateurs de performances sociales utilisés (volume du portefeuille, montant moyen des crédits ou nombre de femmes) sont peu satisfaisants, n’apportant que des indications imprécises sur le ciblage réel des IMF et sur leurs performances sociales plus largement.
Des évaluations pour une gestion équilibrée de la microfinance
CERISE, un réseau d'échange sur les pratiques en microfinance, développe depuis 2002 l'outil SPI (Social performance Indicators) qui permet une évaluation sociale des IMF. Grâce à la participation de nombreux praticiens, investisseurs et bailleurs au sein du réseau ProsperA, CERISE a pu recueillir plus de 230 résultats SPI1.
Les performances sociales sont définies par la Social Performance Task Force comme « la traduction effective dans la pratique de la mission sociale d’une institution de microfinance, en lien avec des valeurs sociales communément acceptées : servir un nombre croissant de personnes pauvres et exclues, fournir des services adaptés et de qualité, générer des bénéfices pour les clients et renforcer la responsabilité sociale des IMF ». Ce sont ces quatre dimensions qui sont reprises dans l’outil SPI.
L’étude présentée par le MicroBanking Bulletin s'appuie sur des évaluations sociales et financières de 126 IMF.
Différents profils de performances sociales
Chaque institution, en fonction de ses objectifs et de son contexte, se retrouve à privilégier certains aspects, et se montre plus faible sur d’autres. L’analyse met ainsi en évidence les relations existantes entre les différentes dimensions des performances sociales. On voit par exemple que les IMF qui interviennent dans des régions marginalisées ne s'adressent pas en priorité aux individus les plus pauvres ou exclus de ces zones, mais reposent souvent sur des modèles participatifs. De la même manière, les institutions qui ciblent individuellement un public éminemment précaire tendent à moins diversifier leur offre que celles qui touchent des personnes mieux insérées économiquement.
La comparaison par groupe de pairs fait apparaître quelques tendances intéressantes en fonction des zones géographiques et du type d'organisation.
Zones géographiques. On observe que les résultats des institutions latino-américaines sont assez équilibrés pour les quatre dimensions. Celles d’Afrique subsaharienne se démarquent par un ciblage avant tout géographique et une forte participation, mais également par peu de services innovants et non financiers et une faible responsabilité sociale à l’égard des usagers. En Asie, le ciblage méthodologique (petits montants, garanties sociales...), ainsi que les services innovants (assurance, transferts...) et non financiers sont plus développés.
Statut. Les coopératives se démarquent avec des pratiques particulièrement poussées de renforcement du capital social de leurs membres. En revanche, elles ciblent moins les personnes pauvres ou exclues. Les banques quant à elles montrent de très bons résultats en termes d’adaptation des produits et de responsabilité sociale, mais elles se tournent moins que les autres vers des publics défavorisés et elles présentent une participation faible. ONG et institutions financières non bancaires ont des profils plus équilibrés sur l’ensemble des performances sociales, les premières ayant une spécialité en termes de ciblage individuel, lorsque les secondes privilégient fréquemment la qualité des services.
Liens observés entre performances sociales et financières
Enfin, l’étude approfondit les liens entre performances sociales et financières.
Les institutions qui ciblent plus activement des populations pauvres et exclues tendent à avoir des coûts opérationnels plus élevés. Mais ce constat concerne avant tout le ciblage individuel (sélection des clients en fonction de leur profil socioéconomique). Hashemi et Rosenberg (2006) expliquent ce phénomène par les risques supérieurs et le manque de garanties inhérents à cette clientèle, une plus forte réticence de la population cible à intégrer les programmes de microfinance et les difficultés liées à l'apport de l'accompagnement non financier dont ce public a besoin.
Néanmoins, on remarque que les autres approches de ciblage, en l'occurrence géographique et méthodologique (modes d’intervention adaptés aux personnes pauvres et exclues), sont associées à une meilleure productivité du personnel. Ceci peut s'expliquer non seulement par le fait que ces approches s'appuient généralement sur une plus forte participation, mais également parce qu'elles permettent aux IMF de se tourner vers des niches de marché moins exposées à la concurrence.
En revanche, les institutions participatives de l’échantillon tendent avoir une autonomie opérationnelle moins élevée, peut-être, comme l'avançaient Ouattara et al. (1998), en raison d'une pression à la baisse des taux d'intérêt de la part des clients actifs dans la gouvernance. Cet élément nécessiterait d'être approfondi par des analyses plus poussées.
L'importance des économies d'échelles pour améliorer les performances, mise en avant notamment par Copestake (2007) se vérifie pour certaines dimensions des performances sociales. Ainsi, ce sont les plus grandes IMF en termes de portefeuille qui ont la meilleure diversité et qualité des services ainsi que la plus forte responsabilité sociale. Ce sont ces mêmes institutions qui obtiennent de meilleurs résultats en matière d'impayés et de coûts opérationnels.
Enfin, une bonne responsabilité sociale, en particulier vis-à-vis des employés et de la communauté, est associée à un meilleur portefeuille à risque, ce qui peut s’expliquer par un engagement fort des employés envers leur institution, et par la bienveillance de la communauté à son égard.
Conclusion
En synthèse, il ressort tout d’abord de cette étude que la création récente de méthodes simples et fiables d'évaluation permet aujourd'hui de recueillir un grand nombre d'évaluations sur les performances sociales qui renseignent sur la capacité de la microfinance à remplir son double objectif de résultat.
Les résultats des analyses confirment que performances sociales et performances financières ne sont pas incompatibles. Certes, le ciblage des pauvres et des exclus implique des coûts supérieurs pour les institutions de microfinance. Néanmoins, ces travaux démontrent aussi que d'autres aspects des performances sociales sont positivement corrélés avec les résultats opérationnels et financiers : la couverture géographique, associée à des modèles participatifs, une méthodologie de prêt adaptée ou encore une bonne responsabilité sociale. Cette corrélation est d’autant plus forte que les IMF sont de taille importante, ce qui leur permet de faire des économies d’échelle.
D’autres études menées tendent à aller dans le même sens, comme les travaux d’Incofin (en anglais ou espagnol), ou les travaux de Cerise et du Consortium Alafia au Bénin (à venir).
Ces avancées doivent être approfondies, étant donné qu'elles ne mettent pas encore en évidence de relations claires entre les performances sociales et des indicateurs plus complexes de performances financières, tels que l'autonomie opérationnelle ou la rentabilité des actifs. Néanmoins, ces études, ainsi que la forte participation du secteur dans l’adoption d’outils d’évaluation sociale, démontrent que les piliers de l'utilité sociale de la microfinance ont des traductions claires sur les fondamentaux de leur viabilité économique.
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1Cerise remercie en particulier la fondation FPH et la coopération suisse pour leur soutien financier, et les réseaux du Foro Lac Fr, Oikocrédit et l'ensemble des membres du réseau ProsperA pour leur participation active dans la collecte des données SPI.
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