Le secteur de la microfinance a progressé à un rythme historique sur les marchés émergents entre 2004 et 2008, affichant un taux de croissance annuel moyen de 39 %. Promue par de nombreux gouvernements souhaitant améliorer l’inclusion financière, attirant bailleurs de fonds et investisseurs séduits par le potentiel de rendements sociaux et financiers, la microfinance a également bénéficié de l’augmentation des financements commerciaux. Cette croissance spectaculaire a permis d’inclure des millions de pauvres dans le système financier formel. Mais dans quelques pays, de graves crises d’impayés amènent à s’interroger sur les risques de la croissance et sur les autres causes potentielles de la défaillance de ces marchés.
Nicaragua, Maroc, Bosnie-Herzégovine et Pakistan : ces quatre pays sont des marchés importants de microfinance dans leur région respective et ont connu une crise de remboursement après une phase de croissance forte au cours des deux dernières années. Le CGAP a mené une étude* sur ces quatre crises qui, tout en soulignant l’importance des facteurs contextuels, révèle trois vulnérabilités majeures au sein du secteur de la microfinance : i) concentration de la concurrence et endettement croisé, ii) insuffisance des systèmes et des contrôles dans les IMF, iii) relâchement de la discipline de crédit des IMF.
2004-2008 : une croissance sans précédent
La croissance du secteur pendant cette période a été portée par des IMF de plus en plus compétentes et confiantes dans l’accomplissement de leur mission sociale : toucher davantage de pauvres et de personnes exclues du système bancaire. Mais une autre raison les a également poussées à croître : faire partie des grands acteurs à qui reviennent financements, influence nationale et reconnaissance internationale.
Le moteur de la croissance : les services de crédit
L’expansion du marché de la microfinance a été générée par des IMF offrant des produits de crédit et modes de prestation courants. Si l’on distingue des différences importantes dans les méthodologies de crédit employées dans les quatre pays, un dénominateur commun principal se révèle : le fait que l’épargne ne constituait pas un service majeur ni une source importante de financement (ratio entre dépôts d’épargne et encours de crédits inférieur à 10 %, contre 46 % en moyenne dans le monde selon le MIX).
Une croissance alimentée par des financements abondants, notamment des produits de dette
Au cours de cette période, bailleurs de fonds et investisseurs socialement responsables ont commencé à octroyer des financements plus importants à un certain nombre d’IMF à travers le monde. Ils ont ainsi stimulé l’offre et alimenté la croissance. Le montant des investissements transfrontaliers en microfinance a été multiplié par sept. Ceux-ci se sont concentrés sur quelques pays, dont la Bosnie-Herzégovine et le Nicaragua. Nombre d’IMF se sont appuyées sur des crédits octroyés par des prêteurs étrangers pour doper leur croissance. Par ailleurs, elles se sont souvent procuré des capitaux sur les marchés nationaux auprès des banques commerciales et des organisations de refinancement locales. L’accent ainsi placé sur l’emprunt a contribué à une hausse du ratio de levier (ratio entre les actifs totaux de l’IMF et sa base de fonds propres) qui est passé de 3 à 5,5 entre 2004 et 2008 dans les quatre pays.
Initialement, les performances financières sont restées bonnes…
Au début de la phase de croissance, les performances financières des IMF étaient excellentes dans les quatre pays par rapport aux benchmarks internationaux. Les IMF ont conservé des portefeuilles de qualité, leurs marges d’intérêt nettes se sont maintenues et leur rentabilité est restée stable ou a progressé. Associées à un levier financier accru, ces performances ont amélioré le rendement des fonds propres au Maroc et en Bosnie-Herzégovine en 2007.
Plus tard, la qualité du crédit s’est détériorée et la croissance s’est ralentie
Après plusieurs années de hausse, des problèmes de remboursement de crédit ont commencé à se manifester. Si les premiers signes de tension ont été signalés parmi les acteurs du secteur en 2007, les problèmes d’impayés ne sont apparus dans les rapports des IMF que début 2008 au Maroc, fin 2008 ou début 2009 dans les autres pays. Dans trois pays, le PAR était supérieur à 10 %, seuil utilisé pour définir une grave crise d’impayés. Seule la Bosnie-Herzégovine affichait un PAR inférieur à 10 %, mais ce résultat était dû à une politique agressive d’abandon de créances.
L’influence du contexte
Les crises d’impayés sont des événements complexes que les facteurs contextuels rendent encore plus difficiles à interpréter. Les quatre études de cas révèlent que trois éléments exogènes ont influé sur le rythme et l’ampleur des crises : l’environnement macroéconomique, les événements locaux et les facteurs de contagion.
Environnement macroéconomique : récession mondiale - Dans certains cas, les clients de microfinance ont été touchés par le ralentissement économique, les suppressions d’emplois et le recul des flux de transfert d’argent. Les quatre études de cas révèlent toutefois que la récession mondiale a été un facteur aggravant des crises d’impayés mais qu’il n’en a pas été la cause majeure.
Événements locaux et influences politiques - Avec la croissance, la microfinance a inévitablement suscité une attention accrue qui ne s’est pas toujours révélée favorable. Certaines pratiques des IMF (par exemple, des méthodes de recouvrement déplaisantes) se sont attirées des critiques. Ce contexte peut inciter des groupes d’emprunteurs à protester, voire à refuser de rembourser les prêts octroyés. Au Nicaragua, le mouvement no pago dirigé par un groupe d’emprunteurs politiquement influent a créé une poche d’impayés relativement importante dans une région du nord. Au Pakistan, l’annonce d’un abandon des créances par un responsable politique local et la circulation de fausses rumeurs ont entraîné des défauts de remboursement en masse.
Facteurs de contagion - En général, les problèmes d’impayés en microfinance sont des événements relativement isolés qui n’affectent pas les marchés au niveau régional ou national. Néanmoins, lorsque des nouvelles ou des rumeurs se propagent rapidement par le biais des médias ou des canaux sociaux, le risque d’une crise d’impayés plus profonde et plus étendue augmente et la confiance dans le secteur peut être ébranlée. Au Maroc, le rachat précipité d’une grande IMF et son traitement dans les médias a laissé penser qu’elle ne pourrait peut-être pas continuer à offrir des prêts, ce qui a atténué la motivation des clients à rembourser.
Le fond du problème
Bien que de nombreux facteurs influencent le cours d’une crise, les études de cas révèlent que le problème tient essentiellement à trois vulnérabilités au sein du secteur de la microfinance.
Concentration de la concurrence et endettement croisé
Dans les quatre pays concernés, la croissance a naturellement provoqué une intensification de la concurrence, augmentant ainsi la probabilité que les clients empruntent auprès de plusieurs IMF. Au Maroc, la banque centrale a estimé que 40 % des emprunteurs possédaient des prêts auprès de plusieurs IMF lorsque la crise d’impayés a commencé. Des estimations similaires ont été effectuées au Nicaragua, en Bosnie-Herzégovine et au Pakistan.
La tendance à la concentration est parfois renforcée par des décisions que les IMF prennent délibérément (stratégies privilégiant des marchés où l’activité économique et la densité de population sont plus importantes par exemple). On ne peut pas nier que la concurrence ait des avantages pour les clients. Mais elle concourt aussi à introduire des dynamiques de marché nouvelles pas toujours simples à identifier.
Insuffisance des systèmes et des contrôles dans les IMF
A mesure qu’elles se développent, les IMF doivent relever de nouveaux défis. Dans les quatre pays étudiés, trois types de lacunes ont été identifiés en termes de capacités.
Sur des marchés concurrentiels en croissance, les IMF sont susceptibles de prendre davantage de risques pour acquérir de nouveaux clients et étendre leur offre. Un directeur d’IMF en Bosnie-Herzégovine se souvient : « L’ambiance était à la concurrence. D’autres IMF commençaient à s’implanter dans notre région et à rogner une part de notre activité. Nous avons donc décidé de réagir et de faire comme elles ». Les attitudes et les priorités des directeurs d’IMF ont été répercutées sur les agents de terrain. Des mesures d’incitation ciblées et à court terme ont été définies qui mettaient l’accent sur la croissance et le gain de parts de marché. Dans certains cas, ces mesures ont été prises au détriment de la discipline de crédit (par exemple en négligeant les relations avec la clientèle, supprimant même les rencontres face à face si cruciales pour la qualité du crédit), contribuant ultérieurement aux crises d’impayés.
Le rôle de l’infrastructure de marché
Ces dix dernières années, des investissements importants ont été réalisés en vue de développer une infrastructure de marché solide permettant de fournir aux investisseurs et aux IMF des informations précises, en temps voulu, sur les performances du secteur de la microfinance. Ils ont notamment porté sur les éléments suivants : normes de présentation des performances financières, normes d’audit externe, notations externes et centrales des risques. De plus en plus répandus, les outils d’évaluation de la performance sociale peuvent aussi renseigner sur la satisfaction des clients et améliorer la gestion du risque de crédit. La croissance a toutefois révélé des vulnérabilités en microfinance dont les initiatives de développement de l’infrastructure de marché devront tenir compte à l’avenir.
Audits externes. Selon le MIX, la qualité des audits d’IMF a progressé à mesure que les auditeurs renforçaient leur expertise sur ce marché en plein essor. Plus de 250 IMF satisfont désormais aux normes internationales d’information financière. Cependant, s’ils réalisent un examen professionnel des états financiers, des politiques comptables et des contrôles internes, les audits en microfinance omettent souvent de rapprocher les comptes de prêts avec un échantillon significatif de clients. En outre, ils ne peuvent apprécier correctement la qualité sous-jacente de plusieurs milliers (parfois millions) de crédits en cours. Aussi essentiels soient-ils, les audits ne sont guère parvenus à détecter ni à atténuer les crises dans nos quatre pays.
Notations. Les notations effectuées par les grandes agences du secteur financier général ainsi que par les quatre agences spécialisées dans la microfinance (M-CRIL, Microfinanza, Microrate et Planet Rating) sont désormais courantes dans le secteur. Les méthodologies utilisées par les agences spécialisées aboutissent à une évaluation pertinente de la performance institutionnelle des IMF. Néanmoins, les notations qui ont précédé les crises d’impayés dans les quatre pays n’ont pas suffisamment mis en avant les risques et les vulnérabilités évoqués ici.
Examen du portefeuille. La capacité des audits et des outils de notation standard à anticiper d’éventuelles crises d’impayés étant limitée, il est de plus en plus primordial pour les IMF et leurs investisseurs d’employer des mesures supplémentaires de la qualité du portefeuille. L’utilisation plus fréquente d’outils d’examen du portefeuille, tels que ceux mis au point par le CGAP et MicroSave, améliorerait la confiance dans les rapports sur la qualité des portefeuilles de microcrédit (même s’ils sont relativement coûteux).
Centrales de risques. Les centrales de risques, qui fournissent l’historique de crédit d’emprunteurs individuels, n’existent pas depuis longtemps en microfinance. Seuls quelques pays possèdent des centrales de risques performantes pour ce secteur. Sur nos quatre marchés, seul le Nicaragua était doté de centrales efficaces, mais celles-ci étaient distinctes selon qu’il s’agissait d’une IMF réglementée ou non. Au Pakistan, seules les banques de microfinance sont tenues de soumettre des données à une centrale de risques (les ONG n’y sont pas tenues, or elles servent encore la majeure partie des clients de microfinance). Le Maroc et la Bosnie-Herzégovine ont lancé des projets de centrales de risques en 2005, mais celles-ci n’ont été opérationnelles qu’après le début des crises d’impayés.
Conclusion : quels enseignements la microfinance doit-elle tirer de ces récentes crises d’impayés ?
Les quatre crises récentes évoquées ici offrent des enseignements qui pourront servir à renforcer le secteur de la microfinance à l’avenir. Les directeurs d’IMF, les investisseurs et les décideurs devraient accorder davantage d’attention au modèle de croissance de la microfinance. Au cours de la première décennie de ce siècle, l’accent a été placé sur l’expansion de l’accès aux services. Pendant la prochaine décennie, la priorité devra être donnée à la croissance durable. Pour y parvenir, nous formulons trois recommandations spécifiques :
*Ce coup de projecteur est tiré de : Greg Chen, Stephen Rasmussen et Xavier Reille, Croissance et vulnérabilités en microfinance Focus Note 61, Washington, D.C.: CGAP, 2010.
Nicaragua, Maroc, Bosnie-Herzégovine et Pakistan : ces quatre pays sont des marchés importants de microfinance dans leur région respective et ont connu une crise de remboursement après une phase de croissance forte au cours des deux dernières années. Le CGAP a mené une étude* sur ces quatre crises qui, tout en soulignant l’importance des facteurs contextuels, révèle trois vulnérabilités majeures au sein du secteur de la microfinance : i) concentration de la concurrence et endettement croisé, ii) insuffisance des systèmes et des contrôles dans les IMF, iii) relâchement de la discipline de crédit des IMF.
2004-2008 : une croissance sans précédent
La croissance du secteur pendant cette période a été portée par des IMF de plus en plus compétentes et confiantes dans l’accomplissement de leur mission sociale : toucher davantage de pauvres et de personnes exclues du système bancaire. Mais une autre raison les a également poussées à croître : faire partie des grands acteurs à qui reviennent financements, influence nationale et reconnaissance internationale.
Le moteur de la croissance : les services de crédit
L’expansion du marché de la microfinance a été générée par des IMF offrant des produits de crédit et modes de prestation courants. Si l’on distingue des différences importantes dans les méthodologies de crédit employées dans les quatre pays, un dénominateur commun principal se révèle : le fait que l’épargne ne constituait pas un service majeur ni une source importante de financement (ratio entre dépôts d’épargne et encours de crédits inférieur à 10 %, contre 46 % en moyenne dans le monde selon le MIX).
Une croissance alimentée par des financements abondants, notamment des produits de dette
Au cours de cette période, bailleurs de fonds et investisseurs socialement responsables ont commencé à octroyer des financements plus importants à un certain nombre d’IMF à travers le monde. Ils ont ainsi stimulé l’offre et alimenté la croissance. Le montant des investissements transfrontaliers en microfinance a été multiplié par sept. Ceux-ci se sont concentrés sur quelques pays, dont la Bosnie-Herzégovine et le Nicaragua. Nombre d’IMF se sont appuyées sur des crédits octroyés par des prêteurs étrangers pour doper leur croissance. Par ailleurs, elles se sont souvent procuré des capitaux sur les marchés nationaux auprès des banques commerciales et des organisations de refinancement locales. L’accent ainsi placé sur l’emprunt a contribué à une hausse du ratio de levier (ratio entre les actifs totaux de l’IMF et sa base de fonds propres) qui est passé de 3 à 5,5 entre 2004 et 2008 dans les quatre pays.
Initialement, les performances financières sont restées bonnes…
Au début de la phase de croissance, les performances financières des IMF étaient excellentes dans les quatre pays par rapport aux benchmarks internationaux. Les IMF ont conservé des portefeuilles de qualité, leurs marges d’intérêt nettes se sont maintenues et leur rentabilité est restée stable ou a progressé. Associées à un levier financier accru, ces performances ont amélioré le rendement des fonds propres au Maroc et en Bosnie-Herzégovine en 2007.
Plus tard, la qualité du crédit s’est détériorée et la croissance s’est ralentie
Après plusieurs années de hausse, des problèmes de remboursement de crédit ont commencé à se manifester. Si les premiers signes de tension ont été signalés parmi les acteurs du secteur en 2007, les problèmes d’impayés ne sont apparus dans les rapports des IMF que début 2008 au Maroc, fin 2008 ou début 2009 dans les autres pays. Dans trois pays, le PAR était supérieur à 10 %, seuil utilisé pour définir une grave crise d’impayés. Seule la Bosnie-Herzégovine affichait un PAR inférieur à 10 %, mais ce résultat était dû à une politique agressive d’abandon de créances.
L’influence du contexte
Les crises d’impayés sont des événements complexes que les facteurs contextuels rendent encore plus difficiles à interpréter. Les quatre études de cas révèlent que trois éléments exogènes ont influé sur le rythme et l’ampleur des crises : l’environnement macroéconomique, les événements locaux et les facteurs de contagion.
Environnement macroéconomique : récession mondiale - Dans certains cas, les clients de microfinance ont été touchés par le ralentissement économique, les suppressions d’emplois et le recul des flux de transfert d’argent. Les quatre études de cas révèlent toutefois que la récession mondiale a été un facteur aggravant des crises d’impayés mais qu’il n’en a pas été la cause majeure.
Événements locaux et influences politiques - Avec la croissance, la microfinance a inévitablement suscité une attention accrue qui ne s’est pas toujours révélée favorable. Certaines pratiques des IMF (par exemple, des méthodes de recouvrement déplaisantes) se sont attirées des critiques. Ce contexte peut inciter des groupes d’emprunteurs à protester, voire à refuser de rembourser les prêts octroyés. Au Nicaragua, le mouvement no pago dirigé par un groupe d’emprunteurs politiquement influent a créé une poche d’impayés relativement importante dans une région du nord. Au Pakistan, l’annonce d’un abandon des créances par un responsable politique local et la circulation de fausses rumeurs ont entraîné des défauts de remboursement en masse.
Facteurs de contagion - En général, les problèmes d’impayés en microfinance sont des événements relativement isolés qui n’affectent pas les marchés au niveau régional ou national. Néanmoins, lorsque des nouvelles ou des rumeurs se propagent rapidement par le biais des médias ou des canaux sociaux, le risque d’une crise d’impayés plus profonde et plus étendue augmente et la confiance dans le secteur peut être ébranlée. Au Maroc, le rachat précipité d’une grande IMF et son traitement dans les médias a laissé penser qu’elle ne pourrait peut-être pas continuer à offrir des prêts, ce qui a atténué la motivation des clients à rembourser.
Le fond du problème
Bien que de nombreux facteurs influencent le cours d’une crise, les études de cas révèlent que le problème tient essentiellement à trois vulnérabilités au sein du secteur de la microfinance.
Concentration de la concurrence et endettement croisé
Dans les quatre pays concernés, la croissance a naturellement provoqué une intensification de la concurrence, augmentant ainsi la probabilité que les clients empruntent auprès de plusieurs IMF. Au Maroc, la banque centrale a estimé que 40 % des emprunteurs possédaient des prêts auprès de plusieurs IMF lorsque la crise d’impayés a commencé. Des estimations similaires ont été effectuées au Nicaragua, en Bosnie-Herzégovine et au Pakistan.
La tendance à la concentration est parfois renforcée par des décisions que les IMF prennent délibérément (stratégies privilégiant des marchés où l’activité économique et la densité de population sont plus importantes par exemple). On ne peut pas nier que la concurrence ait des avantages pour les clients. Mais elle concourt aussi à introduire des dynamiques de marché nouvelles pas toujours simples à identifier.
- Les emprunteurs sont moins dépendants d’une seule IMF. L’un des postulats de la microfinance est que les emprunteurs remboursent leurs prêts en vue d’établir une relation qui leur permette d’obtenir un autre prêt, souvent de taille plus importante. Ce délicat rapport entre prêteur et emprunteur risque d’être ébranlé lorsque le niveau d’endettement croisé augmente sur un marché où l’offre est abondante.
- Les clients peuvent emprunter des montants totaux plus importants qu’auparavant. L’offre étant plus large, les clients peuvent accroître le montant total de leurs emprunts, à un niveau éventuellement supérieur à leurs capacités. Dans les quatre pays étudiés, les emprunteurs sont souvent passés, en l’espace de quelques années, d’une situation où ils n’avaient aucune possibilité d’emprunt formel à une situation où ils en avaient plusieurs.
Insuffisance des systèmes et des contrôles dans les IMF
A mesure qu’elles se développent, les IMF doivent relever de nouveaux défis. Dans les quatre pays étudiés, trois types de lacunes ont été identifiés en termes de capacités.
- Recruter un grand nombre de nouveaux employés en un temps réduit peut conduire à dépendre d’un personnel insuffisamment préparé. Dans les quatre pays, les effectifs des IMF ont augmenté de près de 40 % chaque année. Dans une situation de croissance rapide, celles-ci sont souvent contraintes d’affecter leurs employés plus vite à des postes à responsabilité, négligeant parfois le recrutement, la formation et la préparation.
- Une croissance rapide exige un encadrement intermédiaire fort. Quand la croissance s’accélère, les cadres supérieurs d’une IMF sont soumis à une pression croissante de la part des parties prenantes extérieures (investisseurs, autorités de réglementation), alors que les activités se développent. Il faut alors des cadres intermédiaires compétents capables de prendre en charge des opérations à grande échelle. Il arrive souvent que les agents de terrain soient alors promus aux postes de cadres moyens, bien qu’ils n’aient pas les compétences requises.
- La croissance met à rude épreuve les contrôles internes qui sont essentiels pour maintenir la discipline et minimiser la fraude. Les IMF en Bosnie-Herzégovine, au Maroc et au Nicaragua ont cité l’inadéquation des contrôles internes comme la faiblesse la plus courante. Le relâchement de l’application des règles de contrôle (pour atteindre les objectifs de croissance) et le maintien de systèmes d’information de gestion obsolètes peuvent être fatals.
Sur des marchés concurrentiels en croissance, les IMF sont susceptibles de prendre davantage de risques pour acquérir de nouveaux clients et étendre leur offre. Un directeur d’IMF en Bosnie-Herzégovine se souvient : « L’ambiance était à la concurrence. D’autres IMF commençaient à s’implanter dans notre région et à rogner une part de notre activité. Nous avons donc décidé de réagir et de faire comme elles ». Les attitudes et les priorités des directeurs d’IMF ont été répercutées sur les agents de terrain. Des mesures d’incitation ciblées et à court terme ont été définies qui mettaient l’accent sur la croissance et le gain de parts de marché. Dans certains cas, ces mesures ont été prises au détriment de la discipline de crédit (par exemple en négligeant les relations avec la clientèle, supprimant même les rencontres face à face si cruciales pour la qualité du crédit), contribuant ultérieurement aux crises d’impayés.
| D’autres pays sont-ils vulnérables ? Le cas de l’Inde. L’Inde est le pays où les IMF enregistrent la croissance la plus rapide. Au cours de l’exercice comptable clôturé en mars 2009, elles ont vu une augmentation nette de 8,5 millions d’emprunteurs actifs. Le pays connaît une vaste polémique sur la probabilité d’une crise de remboursement. En décembre 2009, lors de la conférence Srijan des investisseurs, les participants ont débattu sur le thème « Microfinance et sub-prime : la comparaison est-elle réelle ? ». Dans les données relatives à la qualité des actifs, rien ne permet de conclure à une large crise de remboursement durant l’exercice clôturé en mars 2009. Néanmoins, un certain nombre d’analystes du secteur ont identifié des vulnérabilités.
-Voir l’encadré complet dans le document original*. |
Le rôle de l’infrastructure de marché
Ces dix dernières années, des investissements importants ont été réalisés en vue de développer une infrastructure de marché solide permettant de fournir aux investisseurs et aux IMF des informations précises, en temps voulu, sur les performances du secteur de la microfinance. Ils ont notamment porté sur les éléments suivants : normes de présentation des performances financières, normes d’audit externe, notations externes et centrales des risques. De plus en plus répandus, les outils d’évaluation de la performance sociale peuvent aussi renseigner sur la satisfaction des clients et améliorer la gestion du risque de crédit. La croissance a toutefois révélé des vulnérabilités en microfinance dont les initiatives de développement de l’infrastructure de marché devront tenir compte à l’avenir.
Audits externes. Selon le MIX, la qualité des audits d’IMF a progressé à mesure que les auditeurs renforçaient leur expertise sur ce marché en plein essor. Plus de 250 IMF satisfont désormais aux normes internationales d’information financière. Cependant, s’ils réalisent un examen professionnel des états financiers, des politiques comptables et des contrôles internes, les audits en microfinance omettent souvent de rapprocher les comptes de prêts avec un échantillon significatif de clients. En outre, ils ne peuvent apprécier correctement la qualité sous-jacente de plusieurs milliers (parfois millions) de crédits en cours. Aussi essentiels soient-ils, les audits ne sont guère parvenus à détecter ni à atténuer les crises dans nos quatre pays.
Notations. Les notations effectuées par les grandes agences du secteur financier général ainsi que par les quatre agences spécialisées dans la microfinance (M-CRIL, Microfinanza, Microrate et Planet Rating) sont désormais courantes dans le secteur. Les méthodologies utilisées par les agences spécialisées aboutissent à une évaluation pertinente de la performance institutionnelle des IMF. Néanmoins, les notations qui ont précédé les crises d’impayés dans les quatre pays n’ont pas suffisamment mis en avant les risques et les vulnérabilités évoqués ici.
Examen du portefeuille. La capacité des audits et des outils de notation standard à anticiper d’éventuelles crises d’impayés étant limitée, il est de plus en plus primordial pour les IMF et leurs investisseurs d’employer des mesures supplémentaires de la qualité du portefeuille. L’utilisation plus fréquente d’outils d’examen du portefeuille, tels que ceux mis au point par le CGAP et MicroSave, améliorerait la confiance dans les rapports sur la qualité des portefeuilles de microcrédit (même s’ils sont relativement coûteux).
Centrales de risques. Les centrales de risques, qui fournissent l’historique de crédit d’emprunteurs individuels, n’existent pas depuis longtemps en microfinance. Seuls quelques pays possèdent des centrales de risques performantes pour ce secteur. Sur nos quatre marchés, seul le Nicaragua était doté de centrales efficaces, mais celles-ci étaient distinctes selon qu’il s’agissait d’une IMF réglementée ou non. Au Pakistan, seules les banques de microfinance sont tenues de soumettre des données à une centrale de risques (les ONG n’y sont pas tenues, or elles servent encore la majeure partie des clients de microfinance). Le Maroc et la Bosnie-Herzégovine ont lancé des projets de centrales de risques en 2005, mais celles-ci n’ont été opérationnelles qu’après le début des crises d’impayés.
Conclusion : quels enseignements la microfinance doit-elle tirer de ces récentes crises d’impayés ?
Les quatre crises récentes évoquées ici offrent des enseignements qui pourront servir à renforcer le secteur de la microfinance à l’avenir. Les directeurs d’IMF, les investisseurs et les décideurs devraient accorder davantage d’attention au modèle de croissance de la microfinance. Au cours de la première décennie de ce siècle, l’accent a été placé sur l’expansion de l’accès aux services. Pendant la prochaine décennie, la priorité devra être donnée à la croissance durable. Pour y parvenir, nous formulons trois recommandations spécifiques :
- Dans un environnement de plus en plus concurrentiel, les IMF doivent trouver un juste équilibre entre leurs objectifs de croissance et la nécessité d’améliorer la qualité des services. Il leur faut s’assurer de la pérennité de leurs relations avec les clients. Pour ce faire, elles doivent prêter davantage attention à évaluer régulièrement la satisfaction des clients et la dynamique comportementale des marchés.
- Les centrales de risques sont une composante essentielle de l’infrastructure de marché en microfinance. Bien qu’elles ne puissent empêcher à elles seules les problèmes d’impayés, elles sont primordiales pour améliorer la gestion du risque de crédit et traiter l’endettement croisé. Leur développement et leur utilisation à grande échelle doivent être encouragés au niveau mondial, même avant que les marchés de la microfinance ne deviennent très concurrentiels ou excessivement concentrés.
- Une cartographie de l’accès financier basée sur des informations fiables concernant la pénétration géographique et socio-économique des services de microfinance permettrait d’identifier les marchés exclus et saturés. De telles données actualisées régulièrement peuvent aider à déterminer les risques et les opportunités propres à certaines zones géographiques.
*Ce coup de projecteur est tiré de : Greg Chen, Stephen Rasmussen et Xavier Reille, Croissance et vulnérabilités en microfinance Focus Note 61, Washington, D.C.: CGAP, 2010.








