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1. L’épargne pour qui ? pour quoi ?

L’introduction d’outils financiers permettant l’accumulation d’épargne, bien que pouvant être considérée comme superflue ou inutile du point de vue de certains, présente néanmoins une « plus-value » non négligeable et constitue la base même d’un développement économique sain et durable à l’intérieur d’une communauté.

En fait, l’épargne constitue un levier de développement et d’autonomie tant pour l’individu, la communauté que l’institution.

1.1 Individu : L'épargne comme premier niveau de constitution du patrimoine

1.2 Communauté : L'épargne comme moteur financier et économique

1.3 Institution : L'épargne comme source de financement

1.4 Quelques données


1.1 Individu
1.1.1 L’épargne comme premier niveau de constitution du patrimoine

Les ménages pauvres épargnent pour diverses raisons : à titre d’assurance contre la maladie, l’invalidité ou autres événements imprévus, pour éviter le gaspillage, constituer un capital pour le commerce, réaliser un projet, accéder au crédit, satisfaire à des obligations sociales ou religieuses, leur consommation future ou bien à titre de placement. Cette opération évite également d’avoir à distribuer les épargnes à la famille directe ou élargie. De plus, elle permet de bénéficier des avantages que procurent une couverture d’assurance ou un crédit d’urgence qui sont souvent non accessibles ou inexistants.

Aussi, l'existence de services de dépôts fiables et accessibles revêt une importance capitale au point que les populations sont parfois prêtes à accepter un taux d’intérêt négatif afin d’avoir accès à ce type de service (source : MicroSave). L’expérience tend à démontrer que, même dans les clientèles les plus pauvres, il est possible de collecter des épargnes significatives et même, la plupart du temps, suffisantes aux besoins de crédit. (1)

Consulter la section « 1.4 Quelques données » pour plus de renseignements et des exemples probants à ce sujet


(1) Mukherjee, J. & Wisnlwski, « Stratégies de mobilisation de l'épargne : leçons tirées de l'expérience de quatre institutions », Focus Notes, (13), 1998.

Les motivations

Christian BIALES, de l’Université Montpellier (France) subdivise les différentes motivations sous-tendant l’accumulation d’épargne chez les individus (2) en 4 catégories :
  • L’épargne d’accumulation : investissement, placement, thésaurisation
  • L’épargne de précaution : crainte de réduction du revenu, soins de santé, retraite
  • L’épargne de prévoyance : en vue des dépenses déjà programmées : préparation des vacances, éducation des enfants, mariage
  • L’épargne de spéculation : en fonction de l’anticipation des prix des actifs et de leur évolution


(2) Bialès, Christian, « Questions sur l’épargne », Université Montpellier ( France ), pp 4-5.

L’épargne a posteriori

Selon Stuart Rutherford, le crédit préalable constitue également une forme d’épargne, mais une épargne dite « a posteriori ». Contrairement à l’épargne « a priori » ou « classique » telle que nous la connaissons, la somme globale est utilisée – donc empruntée — aujourd'hui sous cette forme, et les petits montants d'épargne servent à la rembourser après coup. L’avantage de la forme traditionnelle ou « a priori » d’épargne sur celle appelée « a posteriori » est bien sûr l’absence de grief et la liberté d’utilisation des montants. Cependant, la présence des deux formes à l’intérieur d’une IMF permet aux plus pauvres une plus grande liberté d’action ainsi que des coûts de transaction moins élevés (3).


(3) Rutherford, S., “ Comment les pauvres gèrent leur argent ? ”. 2002. Éditions GRET/KARTHALA

Assurance santé

L’absence de protection sociale en termes de santé touche près de 50 % des populations en Amérique Latine et en Asie. En Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, cette proportion avoisine les 80 % (4) . Les frais médicaux et d’hôpitaux doivent être déboursés sur les revenus et dans l’éventualité d’interventions majeures imprévues et coûteuses (césarienne difficile, malaise, accident), des emprunts doivent être contractés auprès de la famille, les amis, ou les institutions financières. Dans les pires cas, une partie des actifs peut être liquidée.

L’accumulation préalable d’épargne permet d’éviter la liquidation hâtive des actifs et le surendettement, elle permet également la stabilisation des revenus en provisionnant pour des évènements futurs incertains en nature, mais toujours probables.


(4) Source : Bureau International du Travail ( Genève ), 2005, « Guide pour l’étude de faisabilité de systèmes de micro-assurance santé – Tome 1 », p 1.

1.1.2 L’épargne informelle

Pour beaucoup de familles et individus, les circuits formels et institutionnels de collecte de l’épargne restent encore difficiles d’accès ou inaccessibles. Dans certaines circonstances, on retrouve de la méfiance à l’égard des institutions formelles dues aux nombreuses faillites dans le système bancaire. Elles sont souvent perçues comme moins axées sur la communauté ou moins transparentes au niveau de l’investissement des fonds cumulés. Les ménages se retrouvent donc, bien souvent, dans des circuits informels ayant pour mission la satisfaction de leurs besoins en épargne et crédit. Au Sénégal, le ministère de l’Urbanisme estimait, en 1990, cette proportion à près de 89 % de l’ensemble des ménages.(5)

On distingue deux formes principales d’épargne informelle :

  • L’épargne sociétaire que chacun constitue librement et que chacun pourra utiliser, le moment venu, pour satisfaire tel ou tel de ses besoins
  • L’épargne associative (ou tontinière) à laquelle chacun des membres est obligé de cotiser (ou sujet à une pression sociale forte) pour accumuler de l’argent qui permettra aussi bien de financer des projets individuels ou d’intérêt commun au niveau du village que d’aider l’un des membres en difficulté.
Il existe également des variations telles que les « associations rotatives d’épargne et de crédit », à l’intérieur desquelles chaque membre verse périodiquement une cotisation, la totalité des fonds étant mise à la disposition de chaque membre à tour de rôle. La « banque ambulante » est quant à elle exercée principalement au niveau des marchés, des ateliers et étalages de petit commerce des quartiers ; un banquier ambulant passe de façon périodique pour collecter les cotisations des commerçants. Il s’engage à leur en remettre la totalité ou une partie de façon périodique (c.-à-d. à la fin de chaque mois) ou à l’occasion de toute autre occurrence préalablement convenue entre les parties. Au Bénin, la faillite de plusieurs banques dans les années 80 a beaucoup contribué à l’essor des banquiers ambulants : en 1990, on estimait qu’ils collectaient près de 750 millions FCFA d’épargne mensuellement (1.5 M $USD ou 18 M $USD annuellement). (6)

Bien que les circuits informels offrent à leurs usagers des services personnalisés, accessibles et simples, ils sont malheureusement souvent associés à un manque de fiabilité, sécurité et peuvent donner lieu plus facilement à des pratiques frauduleuses. Une enquête réalisée par MicroSave dans les régions centrale, orientale et occidentale de l’Ouganda a révélé que 99 % des clients du secteur de l’informel affirmaient avoir subi des pertes dans leur épargne. Ils ont perdu, en moyenne, 22% de leur épargne, contre 15 % pour ceux du secteur formel et 26% pour ceux du secteur semi-formel. (7)

Cependant, l’existence de ces circuits dans un contexte tel que celui-ci ; souvent moins encadré, structuré ou réglementé démontre l’existence du besoin et aussi, la reconnaissance des bienfaits de l’épargne au sein des populations.

Voir aussi :


(5) Lelart, M., 1990, « La tontine : pratique informelle d'épargne et de crédit dans les pays en voie de développement », Agence Universitaire de la Francophonie, Partie II, p. 1
(6) Adechoubou, A. M. & Tomety, S. N, 1990, « Les banquiers ambulants au Bénin », Bureau International du Travail (BIT), p. 43
(7) Wright, G. & Mutesasira, L, 2003, « L’épargne des pauvres et ses risques relatifs », MicroSave

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1.2 Communauté
L’épargne comme moteur financier et économique

Il a été démontré qu’un taux d’épargne élevé favorise un développement économique plus soutenu, à condition que cette épargne soit transformée en investissement productif. Cet apport au dynamisme économique local, à la baisse de la pauvreté et à l'augmentation de la richesse, amène la communauté elle-même à être plus prospère et à se constituer un patrimoine. L’épargne devient donc un pilier de développement pour les IMF effectuant une réelle intermédiation financière. Celle-ci consiste en un transfert de fonds excédentaires détenus par certaines personnes ou institutions qui n’ont aucune possibilité d’investissement rapportant un rendement suffisant eu égard au risque encouru vers d’autres utilisateurs, qui eux, manquent de fonds pour réaliser leurs projets d’investissement.

La croissance du secteur financier facilite la mobilisation de ressources qui deviennent alors plus accessibles aux acteurs créateurs d’activités économiques. Le premier pas vers un patrimoine collectif et une intermédiation financière plus soutenue est de favoriser la collecte de l’épargne régionale. L’épargne est généralement la première forme d’accumulation du capital, et en tant que telle constitue une phase importante du développement économique d’un pays.

L’accumulation du capital collectif permet également sa rotation des plus fortunés vers les plus pauvres à l’intérieur de la communauté et diminue par la même occasion sa vulnérabilité par rapport aux donateurs et bailleurs externes.

Épargne des migrants : quel rôle pour la communauté et la microfinance

Les « remittances » ou transferts d’argent ou d’épargne de travailleurs expatriés vers leur pays d’origine constituent actuellement, après les investissements directs étrangers, la 2ème plus importante source de financement externe pour les pays en voie de développement, devant les flux des marchés financiers et l’assistance externe. En fait, on estime qu’environ 125 milliards US ont été transférés de cette façon au cours de l’année 2004, et ce, sans compter les transferts effectués via les réseaux informels (8). En 2005, ce sont 167 milliards de dollars que les pays en voie de développement auraient reçus de la part des migrants (9).

Les « remittances » supportent la croissance de l’économie locale, plus spécifiquement encore si elles sont utilisées pour le financement de l’éducation des jeunes et les dépenses de santé. Elles peuvent également financer un projet de petite ou moyenne entreprise ou contribuer à financer une propriété. Lorsqu’elles sont utilisées à des fins de consommation journalière, elles enclenchent un processus de multiplication de la richesse au sein de la communauté en augmentant la demande des biens et services, encourageant l’investissement et contribuant à l’emploi. (8)

Voir aussi :


(8) The World Bank, 2005, « Remittances : Development Impact and Future Prospects », Edited by Samuel Munzele Maimbo et Dilip Ratha, p. 5 (document en anglais)
(9) The World Bank, « La migration peut améliorer le bien-être et réduire la pauvreté, selon le rapport sur les perspectives économiques mondiales 2006 »

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1.3 Institution
L’épargne comme source de financement

L'épargne constitue un levier important pour l'autonomie des institutions de microfinance. Elle leur permet une autonomie par rapport aux acteurs extérieurs et bailleurs de fonds, une source de fonds durable et une meilleure appréciation des habitudes financières d’un client lors de l’octroi de crédits. La collecte de l’épargne permet également le développement d’un lien de confiance plus durable entre l’institution et la communauté au sein de laquelle elle exerce ses activités.

Pour plusieurs institutions de microfinance, les montants d’épargne mobilisés sont suffisants et mêmes supérieurs aux besoins de financement des portefeuilles de prêts. Se référer à la section « 1.4 Quelques données » pour des exemples probants et des statistiques régionales.

Selon certains, le modèle de développement du crédit à partir de fonds d’organisations caritatives internationales ne permet pas ou peut même contribuer à inhiber la mobilisation locale de l’épargne et à rendre les initiatives de développement du crédit dépendantes de la bonne volonté des bailleurs de fonds. En fait, toujours selon les tenants de cette position, ce type d’action pourrait inhiber l’offre et le développement de produits d’accumulation durables, variés et adaptés aux besoins de la population tout en rendant les institutions dépendantes d’un financement extérieur.

Cependant, la collecte de l’épargne au niveau de l’institution n’implique pas que des avantages et son introduction doit être analysée et planifiée soigneusement. Entres autres, elle implique des coûts administratifs beaucoup plus élevés que le simple octroi des crédits de par : le nombre de clients beaucoup plus élevé qui se traduit par une expansion du nombre d’employés nécessaires à sa collecte et à sa gestion, de systèmes, de formation additionnelle requise chez les employés. Les multiples transactions de faibles montants impliquées, la sécurisation des opérations et des clients (et les infrastructures physiques additionnelles qu’elle implique) deviennent des facteurs beaucoup plus importants.

Références :
L’ONU, dans son Livre bleu , discute des défis liés à la collecte de l’épargne et aux différentes sources de fonds auxquelles les IMFs ont accès.

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1.4 Quelques données

Le MicroBanking Bulletin (MBB) est une publication qui a été créée dans le but de faciliter l’échange d’information financière entre les institutions de microfinance oeuvrant dans le monde entier. Le MBB est une publication dédiée à la performance des institutions qui fournissent des services financiers aux plus pauvres à travers le Monde. On y retrouve l’information financière et statistique de plusieurs centaines d’IMF.

Les informations présentées ici regroupent les données de près de 302 IMF dont 89 qui font de l’intermédiation financière, c'est-à-dire qu’elles mobilisent en épargne volontaire l’équivalent de plus de 20% de leur actif.

Données 2004

Région Nb d’IMF Ratio épargne / prêt Épargne mobilisée ($ US) épargne moyenne /épargnant ($ US)
Afrique 57 43 % 8 148 254 231
Asie 68 40 % 45 353 949 186
Europe de l'Est 60 14 % 580 737 4 427
Amérique Latine 97 26 % 20 900 606 1 969
Institutions d’intermédiation financière 89 92 % 61 436 809 796

Note : On fait toujours référence à l'épargne volontaire ou non obligatoire ici

Source : MicroBanking Bulletin, 2004 Benchmarks - (document en anglais)

De son côté, la BCEAO (Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) publie annuellement une monographie des systèmes financiers décentralisés (SFD) œuvrant sur son territoire. Cette publication présente différentes statistiques et indices de performance financière des institutions de microfinance présentes sur les territoires du Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Niger, Sénégal et Togo. Globalement, en date de décembre 2003, ces institutions mobilisaient plus de 407 millions $US en épargne à partir de dépôts moyens de 134 $US. Soit presque l’équivalent du portefeuille en cours de ces institutions :

Indicateurs 2002 - 2003

2002 2003
Dépôts (millions de FCFA) 166 123 203 370
(millions $ US) 332 407
Montant moyen des dépôts (FCFA) 68 789 66 983
($ US) 138 134
Crédits accordés dans l'année (millions FCFA) 190 569 255 458
(millions $ US) 381 511
Crédits en cours (millions de FCFA) 151 805 205 717
(millions $ US) 304 411

Source : Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest, 2003, « Monographie des systèmes financiers décentralisés », Imprimerie de la BCEAO, p. 2

Ces données démontrent un élément de grande importance : la possibilité de mobiliser des montants substantiels d’épargne et ce, malgré des ressources limitées de la part de la clientèle cible.

L’exemple du Cameroun et du Congo

Au Cameroun, l’enquête COBAC (Commission Bancaire d’Afrique Centrale) de 2000 a recensé 652 IMF sur le territoire camerounais. Le secteur de la microfinance touchait en 2000 un peu plus de 300.000 clients, soit environ 7% du marché potentiel. L’épargne mobilisée était de 35,9 milliards de FCFA (71,8 M $US), soit 6% du total de l’épargne mobilisée par le secteur bancaire. Dans la même année, le secteur de la microfinance avait octroyé plus de 25,4 milliards de FCFA (50,8 M $US) de crédit, représentant 4,3% du total de prêts accordés par le secteur bancaire.

Au Congo, en 2004, le total des dépôts enregistrés par les institutions de microfinance agréées atteignait 33,5 milliards de FCFA (67 M $US) et le total des crédits, 6,7 milliards de FCFA (13,4 M $US).

L’exemple de l’Asie

La branche Indienne Rudrapur de la banque Orientale du Commerce, branche mise sur pied dans le but de servir des clientèles moins bien nanties, avait, au mois de mars 2004, un portefeuille de prêt de l’ordre de 644 000 $US pour un montant d’épargne cumulé de 645 000 $US.

De son côté, la banque « Ag bank », de Mongolie, détenait en son actif un montant de 49 M $US de prêt octroyé à ses clients et en son passif, près de 60 M $US d’épargne mobilisée.

Source : Malcolm Harper & Robert Vogel, " The Role of Savings as a form of MFI funding : Debate ”, MicroBanking Bulletin, August 2005, p.5 - (document en anglais)

Référence : Arora, Sukhwinder and Malcolm Harper, “Small Customers, Big Markets – Commercial Banks in Microfinance”, ITDG Publications, London and TERI publications, New Delhi, 2005, (document en anglais)

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