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7. Les analyses d’impact

Les études d’impact cherchent à vérifier les effets dus à l’accès aux services des institutions de microfinance, mais elles font face à des difficultés de méthode pour isoler les effets spécifiques de ces services sur les clients. La question de l’impact en microfinance n’est pas nouvelle. Ces études ont été particulièrement nombreuses à partir du milieu des années 1990. Après une période moins productive, cette question fait l’objet d’un regain d’intérêt. En attestent plusieurs rencontres organisées sur ce thème : le NONIE (network of networks on Impact Evaluation) en mars 2011 à Paris, la conférence sur l’impact et l’innovation en microfinance à New York en Novembre 2010, le débat au Cgap à Paris en Septembre 2010 ou des rencontres plus académiques (la rencontre GRET-CERISE du 14 octobre 2010 ou le séminaire de recherche à Bruxelles en octobre 2010).

Jugée contre-productive par certains, ou essentielle par d’autres, la question de l’impact des IMF interpelle tous les acteurs impliqués dans ce secteur. Elle est ainsi souvent mobilisée dans les débats sur le positionnement social ou commercial de la microfinance, sur sa relation aux politiques publiques et à la coopération internationale, sur ses modes d’intervention et sa régulation.

L’impact est généralement défini comme l’ensemble des changements qui découlent directement ou indirectement d’une action. Cette analyse peut concerner l’individu, sa famille, une entreprise ou l’environnement local ou national, en fonction de plusieurs domaines (économique, social, anthropologique, sanitaire, etc.). En termes d’impact économique et social de la microfinance, on s’interroge le plus souvent sur les points suivants:

  • Amélioration des revenus, du patrimoine, du niveau d’épargne des clients
  • Amélioration des conditions de vie pour la population touchée (santé, éducation, etc.)
  • Création d’emploi
  • « Empowerment » : renforcement de la position des individus dans leur famille et dans la communauté ; construction du capital social.
Aperçu synthétique de l’historique, des enjeux et approches de l’impact : « Mesure de l’impact en microfinance : les approches en question », CERISE/GRET/Le Portail, nov 2010

    2. Approches et outils

L’analyse de l’impact nécessite des informations externes à l’IMF (situation des clients, des non-clients, de la communauté, etc.). On peut identifier deux tendances majeures en matière de mesure d’impact.

Les recherches sur l’impact

Des approches essentiellement quantitatives cherchent à prouver l’impact, en particulier en comparant clients et non clients dans des conditions strictes d’échantillonnage et de contrôle et en cherchant à identifier les différences significatives entre eux. Elles sont mises en œuvre dans un cadre de recherche scientifique.
On peut citer notamment les travaux du Poverty Action Lab dont l’objectif est d’améliorer l’efficacité des programmes contre la pauvreté en fournissant aux décideurs politiques des résultats scientifiques clairs pour la prise de décision. Le PAL travaille en particulier aujourd’hui sur l’analyse des impacts de la microfinance en Inde, aux Philippines, au Maroc, au Bénin et au Pérou. Les premières études sont maintenant disponibles et suscitent des discussions sur les résultats, mais aussi sur les méthodes (voir les éléments sur l’étude de Spandana en Inde en encadré).

Étude Spandana en Inde

Une étude expérimentale a été menée en Inde (Banerjee et Duflo, 2009) concernant l’expansion de l’IMF indienne Spandana dans les quartiers pauvres de Hyderabad. Après deux ans, les résultats montrent que la microfinance a un impact positif sur la création d’activité ; en revanche, l’effet est très hétérogène sur la consommation des ménages. Ceux qui avaient une activité avant l’introduction du microcrédit consomment plus de biens durables mais réduisent les consommations non indispensables ; ils voient leurs profits augmenter. Ceux qui démarrent leur activité, par contre, réduisent leur consommation totale pour faire face aux coûts fixes nécessaires à la création d’entreprise. Enfin, la consommation du ménage augmente pour les emprunteurs qui n’ont pas d’activité. L’étude montre en outre qu’il n’existe pas d’impact sur des variables non économiques telles que l’éducation, la santé ou le pouvoir des femmes au sein du ménage.

Source : Développements récents sur l’impact et les mécanismes de la microfinance, Duflo, E. et Parienté, W., 2009

Les études à visée directement opérationnelle

Des études sont également mises en œuvre par les IMF, à plus petite échelle, visant à analyser les stratégies et comportements des ménages à des fins opérationnelles, pour améliorer à court terme les pratiques de l’IMF. Elles reposent sur des enquêtes plus légères, combinant des données quantitatives et qualitatives, notamment au moyen de « focus groups » (voir le chapitre précédent).
S’il reste très compliqué de démontrer l’impact, les études visant à analyser les stratégies/comportements des clients semblent plus faciles à mettre en œuvre et extrêmement utiles d’un point de vue opérationnel. Il s’agit finalement d’un compromis entre prouver et améliorer. Comprendre les comportements d’utilisation met en évidence certaines formes d’impact, renseigne sur les usages des services financiers, leur mode d’appropriation et permet de détecter d’éventuelles limites, liées à l’IMF ou à l’environnement.

L’impact « élargi » sur la situation locale ou nationale

  • Approche par les matrices de comptabilité sociale : effets directs et indirects sur les clients et marchés locaux (cartographie de l’économie locale)
  • Liens entre services de l’IMF et autres sources de services financiers (secteur bancaire, secteur informel), ou comment la microfinance s’articule avec les autres éléments du tissu économique.


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    3. Modes d’application

Quelle que soit la méthode utilisée (selon que l’on souhaite comprendre ou mesurer), un certain nombre de principes sont importants. Ils seront scrutés avec attention dans un cadre scientifique, mais ils sont aussi importants dans un cadre opérationnel pour tirer des questions valides.

Prendre en compte la fongibilité du crédit

Il est essentiel de prendre en compte la fongibilité du crédit dans l’analyse d’impact, car l’absence de délimitation claire entre le ménage et la microentreprise empêche la « traçabilité » des fonds octroyés. En effet, les emprunteurs sont dans leur majorité pluriactifs et le crédit se « fond » avec d’autres ressources dans le budget familial. Il est donc fréquent que plusieurs activités soient financées par le même crédit, ou que le crédit soit réparti entre des investissements productifs et une part pour la consommation de la famille.
Les choix des ménages entrent dans une logique complexe de stratégies où le social et l’économique sont étroitement liés et la distinction entre utilisation productive et improductive n’est pas forcément pertinente. Ainsi, une bonne alimentation favorise la capacité de travail des adultes, un vélo permet le transport de biens à commercialiser, les frais à l’occasion d’une fête peuvent entrer dans un jeu de relations sociales, etc.


Exemple d’une étude d’impact au Cambodge
:
Prenons le cas d’un paysan cambodgien qui contracte un emprunt au début de la saison rizicole pour une durée de six mois. Il affecte le crédit à l’achat d’engrais. Quelques mois plus tard, il achète deux porcelets sur ses fonds propres. Au premier abord, l’étude d’impact devrait porter sur la marge nette dégagée par l’activité rizicole. Or s’il n’avait pas eu de crédit, il aurait tout de même acheté l’engrais sur ses fonds propres. Mais il aurait manqué de capital pour acheter les porcelets. Le crédit a donc rendu possible l’achat de porcelets et non d’engrais.

Limiter les risques de réponses biaisées des clients

Plusieurs éléments peuvent altérer l’exactitude des réponses : des souvenirs inexacts, un sentiment d’embarras, des craintes liées aux conséquences de l’enquête, la volonté de préserver la confidentialité de certaines informations, le désir d’impressionner l’enquêteur ou de satisfaire ses attentes. Lorsque les études d’impact sont menées en interne, certains risques de biais sont particulièrement élevés. Ainsi, le client aura tendance à adapter ses réponses aux attentes présumées de l’agent de crédit qui réalise l’enquête. Si c’est une personne extérieure, le risque est que les enquêtes s’appuient sur des raisonnements ou un vocabulaire inapproprié.

Ces biais s’appliquent en général à tout travail d’enquête et montrent à quel point le travail de collecte des données relatives aux questions d’impact est délicat. On souligne généralement la nécessité d’une bonne préparation des enquêtes, de l’adaptation de la méthode et du questionnaire au contexte local, de la rigueur et de la patience de la part de l’enquêteur. Un moyen de limiter les difficultés est aussi de multiplier les modes de collecte de données : quantitatif, qualitatif, individuel/collectif (groupes de discussion), observation, etc. (voir par exemple sur les méthodes Guide pratique de suivi-évaluation, pour une gestion orientée vers l’impact, FIDA, Annexe D).

Réaliser un échantillonnage rigoureux

L’échantillonnage doit inclure à la fois des clients et des non clients afin de pouvoir comparer les caractéristiques des personnes bénéficiant des services offerts par le programme et d’autres n’en bénéficiant pas. Le caractère aléatoire de sélection de l’échantillon est particulièrement sensible, car pour que l’enquête soit valable, il faut que tous les clients aient exactement la même probabilité d’être sélectionnés. On peut réaliser une typologie des clients pour s’assurer de tirer un échantillon représentatif.
Une sélection rigoureuse des non clients est elle aussi cruciale. Il importe qu’hormis l’accès aux services de l’IMF, les non clients présentent des caractéristiques socio économiques analogues à ceux des clients. Une possibilité qui a été un temps privilégiée notamment par AIMS est de choisir comme groupe témoin des clients qui ont été acceptés pour recevoir un prêt mais ne l’ont pas encore reçu. Pour être valide scientifiquement, ceci implique que les conditions d’octroi des services de l’IMF soient constantes dans le temps. Par ailleurs, la taille de l’échantillon est alors limitée. Les études « randomisées » gardent un groupe de contrôle dans le temps (voir encadré).

Les groupes de contrôle dans les approches « randomisées »

Pour évaluer rigoureusement l’impact de la microfinance sur les conditions de vie des populations, peu d’études réellement convaincantes ont été réalisées. Les approches quasi-expérimentales qui constituent ex post un groupe de contrôle à partir de non-clients ou de nouveaux clients souffrent de plusieurs biais : d’une part un biais de sélection, les IMF choisissant les profils ou les zones qu’elles servent en priorité, et d’autre part d’auto-sélection, les premiers clients à approcher l’institution ayant généralement des caractéristiques particulières.
Certaines techniques économétriques permettent de minimiser ces biais, mais elles ne parviennent jamais à les surmonter totalement.
La seule manière complètement rigoureuse d’éliminer ces difficultés est d’adopter une démarche expérimentale (aussi dite « aléatoire » ou « randomisée »), consistant à construire ex ante le groupe de traitement et celui de contrôle en amenant l’IMF à sélectionner aléatoirement parmi une population éligible les personnes auxquelles elle va offrir ses services et celles qui ne seront pas servies pour constituer un groupe de contrôle. Outre le fait de surmonter les biais de sélection par construction plutôt que par hypothèse, cette technique a pour avantage sa simplicité, ce qui facilite la compréhension des résultats par le public et les décideurs.
Trois études ont récemment été réalisées selon ces principes. L’une a été menée à Hyderabad en Inde avec Spandana. Une autre étude a été réalisée à Manille aux Philippines avec le programme MAPS, se concentrant sur l’impact auprès de personnes qui étaient juste au dessous des critères d’éligibilité du crédit. La troisième a été finalisée en milieu rural au Maroc avec Al Amana.

Source : intervention de William Parienté, 14 juin 2010, Paris


Sur les discussions sur les méthodes, voir par exemple :


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    4. Éléments de résultat

Impact sur les revenus et les activités productrices des clients et de leurs familles

Diverses études d’impact analysent les effets suivants de la microfinance :

  • renforcement de la sécurité et réduction de la vulnérabilité des ménages : par la création d'un matelas d'épargne, volontaire ou, quand elle est liée au crédit, quasi obligatoire, qui permet de faire face aux chocs ; par les mécanismes d'assurance intégrés au crédit en cas de décès ou d'invalidité permanente ; par la caution solidaire en cas de difficultés de remboursement ; par l'accès régulier à de nouveaux crédits pour tous les emprunteurs.
  • amélioration des revenus en équivalent monétaire, par intensification, extensification ou diversification des activités ;
  • augmentation du patrimoine.

De nombreuses études soulignent que le crédit produit des effets différenciés et que c’est souvent aux emprunteurs à faibles revenus qu’il profite le moins. Hulme et Mosley (1998), dans une étude sur treize institutions de microfinance dans sept pays, interprètent ce phénomène par la difficulté que ces emprunteurs, dont la préférence s’orienterait sur la consommation, ont à prendre des risques et à investir dans de nouvelles technologies.

Souvent, on observe que les revenus engendrés par les activités supportées par le crédit servent d’abord à diminuer les dépendances (aux crédits fournisseurs, crédits usuriers ou familiaux) et à améliorer les conditions de vie à travers la consommation (diminution de la période de soudure, amélioration de l’alimentation, augmentation des frais d’éducation et de santé, achat de biens de consommation durable, amélioration de l’habitat).

Le taux de réinvestissement dans les activités économiques est très variable, selon notamment l’ancienneté du crédit et le niveau économique de départ. On peut alors parfois reprocher à la microfinance de n’apporter que des améliorations modestes, par des prêts de campagne ou des augmentations de fonds de roulement sans que les services permettent des investissements « structurants » par le financement d’équipements à moyen terme ou la capitalisation dans des activités économiques nouvelles.

Servet (2006) évoque une contribution limitée bien que très médiatisée à l’entreprenariat alors que sont privilégiées des activités commerciales ou de transport, soit des activités de transformation très souvent à faible valeur ajoutée. Souvent, la microfinance ne permettrait que la reproduction simple des activités existantes.

Impact sur le niveau de vie des clients et de leur famille

Au-delà de l’activité économique, se pose aussi la question des changements de niveau de vie au niveau des individus et de leurs familles. A l’heure actuelle, la question des bailleurs porte en particulier sur les impacts de la microfinance face aux défis des Objectifs de Développement du millénaire (éducation, place des femmes, santé, environnement) ?

Diverses études d’impact analysent les effets suivants :

  • amélioration du capital humain (consommation alimentaire, nutrition et santé) ;
  • amélioration du « capital social » (développement communautaire et rôle, « empowerment » des femmes) ;
  • effets positifs sur l'environnement et sa durabilité.

Plus largement, au-delà des prêts, on peut s’interroger sur l’impact de services spécifiques de l’IMF : mobilisation de l’épargne, micro-assurance, combinaison de services financiers et services non-financiers, etc.

Quelques effets de la microfinance au niveau macro-économique

A partir de quelques études de cas, il est possible de reconstituer des éléments de comparaison chiffrés permettant d’apprécier l’apport de la microfinance sur la « densification » du système financier, sa profondeur financière et sa portée en termes démographiques et de comparer les niveaux de transaction rapportés au revenu par habitant entre la microfinance et le secteur bancaire de chacun des pays étudiés. Les taux d'inclusion au niveau mondial sont difficiles sont avancer car les méthodes de calcul et les taux sont très divers selon les références (on trouvera des éléments chiffrés du CGAP dans le rapport Financial Access 2010).

En général, les chiffres mettent bien en évidence le rôle de la microfinance dans la bancarisation de proximité des populations, grâce, en particulier, à un maillage plus dense du territoire. On peut considérer, par rapport à des situations où le non-accès aux banques est la règle (seuls 26% des ménages ont accès aux services financiers dans les pays en développement), que la microfinance permet de bancariser une fraction importante des agents économiques et qu’elle touche beaucoup plus que le secteur bancaire en milieu rural, même si la proportion de la population touchée reste, encore, relativement modeste (pour plus de détail sur les différents modes d’inclusion financière, voir l’article de Solène Morvant-Roux et Jean-Michel Servet, 2007).

Pourtant, dans certaines zones urbaines, la concentration de la microfinance peut aussi être trop forte et conduire à une croissance non maîtrisée des IMF, et à un surendettement des clients (voir les cas du Maroc, du Nicaragua, de la Bosnie-Herzégovine et du Pakistan dans une récente étude CGAP).

Quelques effets de la microfinance au niveau méso-économique

Il s’agit de l’impact sur les marchés liés au marché financier (marché des biens et services, marché foncier, marché du travail).

L’importance des transactions liées dans les marchés de crédit peut accroître les effets des innovations financières sur différents marchés de biens et services. Par exemple, les pratiques foncières peuvent être modifiées par l’accès au crédit : baisse des pratiques de mise en métayage par manque de capital ou, au contraire, développement du fermage grâce à l’accès au crédit des paysans sans terre. Mais le crédit, s’il est concentré aux mains des propriétaires peut également renforcer les processus de concentration foncière comme l’illustrent de nombreuses expériences de modernisation agricole en Amérique latine.

De même, les circuits de commercialisation sont modifiés. L’accès au crédit peut jouer sur le niveau de concurrence, les volumes de transaction, leurs horizons géographiques (passage des marchés locaux au commerce « au long cours » vers les centres urbains) ou temporels (possibilité de stockage).

Le développement du crédit va avoir également des effets sur le marché du travail. Il peut, par le développement des activités économiques, augmenter l’offre, à tel point que l’on parlera, dans certains endroits, de « deuxième niveau de distribution du crédit » à travers l’emploi de main d’œuvre agricole. Dans d’autres situations, l’accès au crédit pourra contribuer à l’augmentation de la rémunération du travail par le biais du développement des systèmes d’auto-activités ainsi que par le changement des rapports sociaux permettant une plus grande indépendance des ouvriers agricoles dans la négociation des salaires.

Pour en savoir plus sur les résultats

1. Approches quantitatives randomisées :

2. Autres approches quantitatives

  • Bouquet E. et Wampfler B. Enjeux et impacts de la microfinance rurale à Madagascar: étude d’impact du réseau des Caisses d’épargne et de crédit mutuel de Madagascar., 2006

3. Approches socio-anthropologiques et plus qualitatives

  • PTE & MEDA. Effets des initiatives de microfinance sur les enfants. Résumé du rapport d’étude , 2007, 37p
    Les répercussions positives ou négatives des programmes de microfinance sur la vie des enfants
  • Guérin, I. Le microcrédit fait-il baisser la pauvreté ? , 2006, 1p
    Le prix Nobel de la paix décerné à Muhammad Yunus, fondateur de la banque des pauvres du Bangladesh, consacre le principe du crédit solidaire. La volonté du secteur privé de le récupérer est critiquée


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